Featured White Papers
- Enterprise PBX buyer's guide (VoIP-News)
- Enterprise PBX comparison guide (VoIP-News)
- Hosted CRM comparison guide (Inside CRM)
Roman et Religion en France (1713-1866)
Romanic Review, May 2004 by Stalnaker, Joanna
Roman et Religion en France (1713-1866). Textes réunis, présentés et édités par Jacques Wagner. Colloques, congrès et conférences sur le dix-huitième siècle, no. 6. Paris : Honoré Champion, 2002. Pp. 286.
Cet ouvrage publie les actes d'un colloque tenu à Clermont-Ferrand dans le cadre du Centre de Recherches Révolutionnaires et Romantiques, et consacré à la question des relations complexes et multiples qu'entretient le roman avec la religion, des Illustres Françaises aux Travailleurs de la mer, en passant par Manon Lescaut et La Nouvelle Héloïse. Le thème qui nous est proposé est riche, quand on considère qu'il permet de réfléchir non seulement aux rapports entre roman et religion, mais aussi entre christianisme et Lumières (dans la lignée du numéro 34 de la revue Dix-Huitième siècle), ou encore entre discours philosophique et fiction romanesque.
On aurait sans doute tort de vouloir qu'un ouvrage qui réunit les actes de deux journées d'étude soit exhaustif dans son traitement du sujet abordé. Dans la mesure cependant où ce recueil veut proposer un "parcours dans l'histoire du roman " (17), on peut regretter le grand écart chronologique qui sépare les deux premières parties, consacrées à la période de 1710 à 1800, et la troisième, qui aborde quelques romans des années 1850 et 1860 de Barbey d'Aurevilly, Charles Barbara et Victor Hugo. La difficulté de faire une synthèse entre ces deux périodes historiques tellement contrastées se reflète dans l'introduction de J. Wagner (très utile par ailleurs), ainsi que dans sa conclusion, qui s'écarte de la présentation chronologique suivie dans le reste du livre pour revenir aux Egarements du coeur et de l'esprit de Crébillon fils (1736). En donnant le dernier mot à Crébillon, en effet, Wagner semble vouloir réaffirmer la "règle d'incompatibilité ou d'antagonisme du roman et du religieux" (17) qu'il avait postulée dans sa présentation initiale, et qui semble dès lors devoir s'appliquer à l'ensemble de la période étudiée.
Or le grand intérêt de l'article de M. Rousselot sur Barbey d'Aurevilly réside au contraire dans la thèse séduisante d'une dimension supplémentaire que "la tension due à un 'religieux' mal vécu par un Barbey sincèrement croyant" (216) aurait apportée à son travail de création romanesque. De même, les articles de P. Auraix-Jonchière sur Un prêtre marié de Barbey d'Aurevilly, celui de F. Marotin sur L'Assassinat du Pont-Rouge de Charles Barbara, et celui de D. Charles sur Les Travailleurs de la mer, semblent suggérer que le roman de ces années 1850-1860 se nourrit de façon complexe de la religion plus qu'il ne s'oppose à elle. On ressent donc un fort contraste entre les deux périodes historiques traitées dans le recueil, et c'est à ce titre qu'on aimerait lire des études consacrées au premier XIX^sup e^ siècle, afin de mieux comprendre, notamment à travers les oeuvres de Chateaubriand, et avant lui Bernardin de Saint-Pierre, comment le sentiment religieux a pu être incorporé de manière tellement harmonieuse au sein du roman.
Malgré cet inconvénient, certains des meilleurs articles du recueil sont effectivement ceux qui suivent le chemin tracé par Wagner, en abordant de front la question de cette prétendue incompatibilité entre roman et religion. C'est à travers les contradictions qu'il voit entre les Illustres Françaises et les Difficultés sur la religion, texte qu'il n'hésite pourtant pas à attribuer à Challe, que J. Goldzink nous propose d'aborder la question de cette incompatibilité. Son article, polémique dans la mesure où il critique ceux qui chercheraient à effacer les contradictions entre le roman et le traité de Challe plutôt qu'à les interroger, conclut brièvement sur l'idée que les Illustres Françaises obéissent beaucoup plus aux contraintes génériques du roman à l'époque de Challe qu'à la philosophie déiste de l'auteur. Ce n'est qu'avec Prévost et ensuite Rousseau, selon Goldzink, qu'on verra "un usage romanesque sérieux de la philosophie et de la religion" (33). La position centrale de Prévost est en effet confirmée par J. Balcou, qui voit dans Manon Lescaut une transmutation de l'ordre religieux en ordre amoureux, et dans le personnage de Tiberge un représentant de la religion qui finit par devenir "un agent extraordinaire du romanesque même" (58). Une belle place est aussi faite à Rousseau, dans l'article de K. Kloocke sur le sentiment religieux dans Julie ou la Nouvelle Héloïse. En suggérant que c'est dans ce roman, et non pas dans l'Émile, qu'on trouve "l'expression la plus parfaite, la plus pure et la plus profonde de la doctrine religieuse de Rousseau " (149), Kloocke ouvre le débat sur la question plus large des rapports entre fiction et discours philosophique à l'époque des Lumières.
Cette question, ainsi que celle d'une éventuelle incompatibilité entre roman et religion, nécessitent, comme le souligne Wagner, une prise en compte du statut problématique du roman en tant que genre littéraire avant sa consécration au XIX^sup e^ siècle. C'est à ce titre qu'il n'est pas inutile d'avoir quelques articles, dont celui de M.-H. Cotoni sur les références bibliques dans les contes de Voltaire et celui de F. Lotterie sur la figure de l'ange chez Voltaire et Mercier, qui portent sur des textes non romanesques. Mais afin que ces articles trouvent toute leur place dans le recueil, on aurait aimé que les auteurs s'interrogent explicitement sur la question du genre littéraire : le conte ou le songe philosophiques permettent-ils d'aborder le contenu religieux avec plus ou moins de liberté que le roman, et pour quelles raisons ?